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QUELLES SONT LES SPÉCIFICITÉS DES CONDUITES ADDICTIVES CHEZ LES PERSONNES AGÉES ?

Une situation préoccupante émerge de la conjonction du vieillissement de la population et de l’essor des problématiques associées à ce public, notamment d’un point de vue addictologique. Le nombre de personnes âgées consommatrices de substances (alcool, benzodiazépines et tabac principalement) augmente, au point d’en devenir un discret enjeu de santé publique.





L’alcool est l’addiction la plus fréquente chez les personnes âgées. Ces sujets sont aussi des consommateurs surreprésentés de benzodiazépines. La prévalence des consommateurs abusifs d’alcool est évaluée à 20 % dans les instituts gériatriques selon l'enquête PAQUID. Cette étude révèle aussi que la fréquence des conduites addictives médicamenteuses serait de 3,5 % chez les sujets âgés non alcoolo-dépendants et de 18 % chez les sujets âgés alcoolo-dépendants. On observe en parallèle, en France, un vieillissement de la population. Ces tendances indiquent l’existence d’un véritable enjeu de santé publique où une population fragile est confrontée à des pratiques ayant des dommages réels sur leur bien-être.


Le sujet, en progressant en âge, est confronté à de nombreuses comorbidités et vulnérabilités. La probabilité de développer un état dépressif augmente ainsi que les problèmes orthopédiques liés à l’ostéoporose (notamment engendrés par la consommation d’alcool).  La probabilité d’être confronté à des complications somatiques cognitives ou psychiatriques est non seulement élevée, mais engendre de facto de nouvelles raisons de consommer. Cette consommation s’avère peu « bruyante » et par conséquent, potentiellement sous-évaluée.


Les conséquences sont pourtant bien réelles pour l’individu. En plus de l’ostéoporose précédemment citée, il est aussi possible d’évoquer un autre trouble somatique majeur que peuvent rencontrer les consommateurs âgés : la pathologie cancéreuse. L’alcool a un effet amplificateur sur les carcinogènes du tabac. La consommation de tabac semble aussi être corrélée à une baisse des capacités cognitives alors que l’alcool favorise l’apparition de démence. Sans procéder à une liste complète de tous les dommages qui entrainent l’addiction chez les personnes âgées, notons que la consommation d’alcool a un impact sur le passage à l’acte suicidaire.


Il existe une relative tolérance sociale envers la consommation de tabac, d’alcool et de benzodiazépine, d’autant plus marquée lorsque le sujet est âgé. On peut notamment noter une prescription massive de psychotropes potentiellement addictifs pour ce public. La consommation de ces produits ne s’avère donc pas récréative, ce qui accroît la mansuétude du regard de la société, parfois accompagnée d’un certain « âgisme ». Ce regard stéréotypé peut se voir auto-entretenu par la perte d’autonomie que connaissent les patients.


Afin d’accompagner au mieux ces sujets fragiles, il convient d’adapter la prise en charge. Celle-ci doit y introduire de la réduction des risques pour les personnes déjà consommatrices ainsi que leur entourage. Cette optimisation implique aussi de prendre en compte les comorbidités des sujets afin d’introduire de meilleure manière un suivi addictologique et psychiatrique. Il semble enfin nécessaire d’améliorer le diagnostic et le dépistage en amont, tout en l’appliquant avec stratégie aux spécificités des personnes âgées.


FOCUS : LA PRISE EN CHARGE DES CONDUITES ADDICTIVES CHEZ LES PERSONNES AGÉES

Un effort particulier doit être mis en place pour favoriser le repérage précoce et l’intervention brève. Cette démarche, si elle est effectuée au sein d’un établissement de soins, doit être structurelle, relevant d’une démarche stratégique de la structure. Dans ce cadre, les informations sur les risques des excès et des consommations régulières doivent être régulièrement transmises. Toujours d’un point de vue organisationnel, la coopération avec les principaux partenaires œuvrant dans le secteur (les ELSA en milieu hospitalier par   exemple) est importante. Le cadre d’accompagnement (les règles de la structure, gestion des crises, permanence du lien) peut aussi favoriser l’intervention des professionnels. Il convient, par exemple, de savoir que la prohibition des consommations peut être contreproductive.


A l’instar des autres suivis, le traitement de l’addiction doit être envisagé avec non-jugement et une acuité renforcée sur les facteurs de risques.  Les alternatives non médicamenteuses peuvent être envisagées. Il est aussi souhaitable d’introduire des soins en addictologie, des thérapies comportementales et la mise en place de dispositifs d’accompagnement psychiatrique dans le parcours des sujets. Le sevrage peut aussi être abordé lors de l’accompagnement. Pour cela, les intervenants amélioreront leurs pratiques s’ils sont formés (entretien motivationnel, base en addictologie etc.) et s’ils évoluent dans un contexte favorable, comme défini plus haut.


POUR ALLER PLUS LOIN

La Haute Autorité de Santé a produit en 2022 un guide de recommandations « Prévention des addictions et réduction des risques et des dommages (RdRD) dans les ESSMS »[1].  Ce guide revient sur les étapes clefs du parcours de soins : dépistage et repérage, prévention et réduction des risques, accompagnement, gestion des situations problématiques et communication avec l’entourage. Il permet d’améliorer point par point la prise en charge au sein d’une structure accueillant des personnes âgées. L’HAS a par ailleurs fournit un autre support, Alcool : accompagner chaque personne à diminuer son risque, en 2023. Ce document présente des pistes sur l’accompagnement des consommateurs d’alcool.


CONCLUSION

L’ensemble de la littérature s’accorde sur l’inquiétude grandissante que génère la question des addictions chez les personnes âgées. La population française vieillit, les sujets âgés vivent des situations qui favorisent leur consommation alors qu’ils subissent en même temps de nouvelles fragilités. La situation est discrète mais elle n’en demeure pas moins un problème de santé publique en plein essor qui mérite que les professionnels de santé s’y penchent, à l’heure où la diffusion de meilleures pratiques permettrait une prise en charge optimale.


RÉFÉRENCES

  • Brennan, P. L. (2005). Functioning and health service use among elderly nursing home residents with alcohol use disorders: Findings from the National Nursing Home Survey. American Journal of Geriatric Psychiatry, 13(6), 475-483

  • Menecier, P., Prieur, V., Arèzes, C., Menecier, L. et Rotheval, L. (2003). L’alcool et le sujet âgé en institution. Gérontologie et société26(2), 133-149.

  • Menecier, P. (2010). 9. Particularités selon le lieu de vie : en Ehpad. Pratiques gérontologiques, 103-112

  • Société française d’alcoologie, Société française de gériatrie et gérontologie, Paille F. Personnes âgées et consommation d'alcool. Texte court. Alcoologie et Addictologie 2014;36(1):61-78.

  • Menecier-Ossia L, Kholler M, Moscato A, Menecier P. L’alcool en établissement pour personnes âgées. Soins Gérontologie 2014;19(106):34-6.

  • Nubukpo, P., Laot, L., & Clément, J.-P. (2012). Les conduites addictives de la personne âgée [Addictive behaviors in the aged]. Gériatrie et Psychologie Neuropsychiatrie du Vieillissement, 10(3), 315–324.

  • Cohen, L. (2013, 10 juin). Addictions au troisième âge : vers une épidémie invisible. Reiso.  https://www.reiso.org/articles/themes/vieillesse/189-addictions-au-3e-age-vers-uneepidemie-invisible

  • Paulin P. Conduites addictives du sujet âgé : masque d’une dépression ou issue psychopathologique spécifique ? NPG Neurologie - Psychiatrie - Gériatrie 2008;8(46):3-8.



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