Quelle place occupe l'environnement numérique dans les troubles du comportement alimentaire chez les jeunes ?
Dernière mise à jour : il y a 9 heures

Les TCA, de quoi parle-t-on ?
Les troubles des conduites alimentaires (TCA) regroupent un ensemble de pathologies psychiatriques caractérisées par des préoccupations importantes et persistantes autour de l'alimentation, du poids et de la forme du corps, avec un retentissement à la fois physique, psychologique et social. On distingue principalement l'anorexie mentale, la boulimie et l'hyperphagie boulimique (1). En France, la Fédération Française Anorexie Boulimie (FFAB) recense au moins 900 000 cas diagnostiqués de TCA, un chiffre qui ne tient pas compte des formes syndromiques ou infracliniques (2).
Un environnement numérique devenu omniprésent
Les jeunes évoluent aujourd'hui dans un environnement numérique quasi permanent. En Nouvelle-Aquitaine, une enquête de l'Observatoire Régional de la Santé (ORS[PB1] ) auprès des lycéens de 15 à 18 ans montre que l'accès aux écrans est généralisé. 98 % des lycéens disposent d'un téléphone connecté à Internet et 90 % d'un ordinateur connecté. Concernant le temps passé devant les écrans, 60 % des élèves déclarent y consacrer au moins 3 heures par jour et près de la moitié affirment dépasser les 5 heures quotidiennes (3).
Les réseaux sociaux occupent une place centrale. 95 % des lycéens s’y connectent chaque jour, dont environ 56 % pendant au moins deux heures par jour et 14 % pendant cinq heures ou plus. Cependant, seul un peu plus d’un élève sur cinq publie régulièrement du contenu, les filles étant plus actives que les garçons (25 % contre 18 %). Ces usages ne sont pas sans risques : 11 % des lycéens déclarent avoir vécu des situations de harcèlement et 15 % avoir reçu des commentaires négatifs (3).
Enfin, selon l'échelle de Lemmens [1], 39 % des lycéens présentent un usage problématique des écrans, qu'il s'agisse des jeux vidéo et/ou des réseaux sociaux. Concernant spécifiquement les réseaux sociaux, 26 % des élèves sont concernés par un usage problématique, avec une différence marquée entre les filles (36 %) et les garçons (15 %) (3).
L’environnement numérique repose sur différents supports et usages. Nous nous concentrerons ici sur les réseaux sociaux, qui constituent un espace important d’exposition à des contenus et des normes susceptibles d’influencer les comportements alimentaires des jeunes.
Un environnement susceptible d'amplifier certaines vulnérabilités
Le monde numérique et les réseaux sociaux en particulier, peuvent exposer les jeunes à une comparaison sociale permanente, à des normes corporelles irréalistes, à des filtres qui modifient l’image de soi, à une valorisation constante de la minceur et de la performance physique. Plusieurs tendances illustrent ce phénomène. Le #SkinnyTok, né sur TikTok, glorifie la maigreur et diffuse des conseils de restriction alimentaire (4). D’autres courants, comme celui de la « clean girl » associé au #BeautyTok (5) ou encore le looksmaxxing (6), chez les jeunes hommes, regroupant différentes pratiques visant à optimiser son apparence physique, véhiculent eux aussi des idéaux corporels stricts. Les contenus centrés sur la musculation et la performance sportive peuvent également valoriser une discipline poussée à l’extrême.
Une méta-analyse publiée en 2026 dans la revue Adolescent Research Review confirme l’existence de ces associations. Un engagement élevé sur les réseaux sociaux est significativement corrélé à l’intériorisation des idéaux d’apparence, à l’auto-objectification, à une insatisfaction corporelle accrue et à la présence de symptômes de troubles alimentaires. L’étude souligne que ces associations sont particulièrement marquées chez les jeunes filles avec l’utilisation de plateformes centrées sur l’image visuelle, comme Instagram et TikTok (7).
De plus, les travaux de l’Organisation de Coopération et de Développement Économique (OCDE) rappellent qu’un usage excessif des réseaux sociaux peut être associé à une dégradation de la santé mentale, notamment à travers l’anxiété, la dépression et les troubles de l’image corporelle. Ces effets semblent particulièrement marqués chez les filles et peuvent être liés à la comparaison sociale, au cyberharcèlement et au type de contenu consulté. L’organisation souligne également plusieurs caractéristiques propres aux environnements numériques susceptibles de favoriser certains comportements : l’anonymat, la désincarnation et la désinhibition (8,9).
Les algorithmes renforcent ces phénomènes. En proposant progressivement des contenus similaires à ceux déjà consultés, ils peuvent contribuer à enfermer certains utilisateurs dans une bulle avec du contenu similaire et ainsi renforcer certaines préoccupations ou certains comportements.
Un espace qui peut aussi révéler des fragilités préexistantes
Les vulnérabilités du jeune ne dépendent pas seulement des contenus auxquels il est exposé, mais aussi de la manière dont il les reçoit et les utilise, selon son histoire et ses fragilités. L’adolescent ne doit pas être considéré comme une victime passive des réseaux sociaux. Chaque situation doit être comprise dans son contexte personnel.
Ainsi, les réseaux sociaux peuvent à la fois renforcer une fragilité et révéler une difficulté déjà présente. Un adolescent qui consulte fréquemment des contenus sur la minceur ou la restriction alimentaire n’est pas nécessairement devenu vulnérable à cause de ces contenus. Il peut aussi les rechercher parce qu’ils font écho à une insatisfaction concernant son corps, à des préoccupations liées au poids ou à une souffrance déjà présente. Il est donc important de ne pas établir un lien de cause à effet trop simple (10).
De plus, les données de la cohorte ELFE (étude longitudinale française depuis l’enfance) montrent que les effets de l’utilisation des écrans dépendent également du contexte familial, social et du mode de vie de l’enfant. L’utilisation d’Internet ne doit donc pas être étudiée indépendamment de l’environnement dans lequel le jeune évolue (11,12).
Ainsi, les réseaux sociaux peuvent influencer les comportements et les représentations, mais aussi rendre certaines difficultés plus visibles et renforcer des fragilités déjà présentes. Leur impact doit donc être compris en tenant compte de l’histoire du jeune, de son entourage, de son image corporelle et de ses éventuelles difficultés psychologiques (13).
Un espace pour le repérage et la prévention
L’espace numérique ne constitue pas uniquement un environnement à risque. Il peut également devenir un support d’information, de sensibilisation et de prévention, en permettant de diffuser plus largement des ressources sur les TCA et de faciliter l’accès à une première information.
La prévention passe également par les associations spécialisées, qui investissent elles-mêmes les outils numériques pour informer et sensibiliser. La FFAB organise chaque année une semaine nationale de sensibilisation aux TCA et mobilise les réseaux sociaux pour diffuser ses messages, notamment à travers le hashtag #NoMoreTCA. Ces actions permettent de rendre les TCA plus visibles, de favoriser la libération de la parole et de faire connaître les ressources disponibles pour les personnes concernées et leur entourage (14).
En résumé, les réseaux sociaux et leurs algorithmes ne créent pas, à eux seuls, les troubles alimentaires. Ils peuvent toutefois contribuer à renforcer certaines préoccupations ou difficultés déjà présentes chez les jeunes. Leur influence dépend notamment de l’histoire personnelle de l’adolescent, de sa santé mentale, de son image corporelle et de son environnement familial et social.
Cette réalité souligne l’importance du rôle des parents et des adultes comme médiateurs. En favorisant le dialogue autour des usages numériques, en modélisant une relation saine aux écrans et en encadrant les contenus auxquels les enfants sont exposés, ils constituent un levier important de prévention des usages excessifs ou inadaptés et de l’exposition à des contenus à risque (15).
Par ailleurs, le renforcement des compétences psychosociales (connaissance de soi, régulation des émotions, relations interpersonnelles, pensée critique) constitue également un levier de prévention. En développant chez les jeunes les capacités nécessaires pour analyser les informations, prendre des décisions éclairées, réguler leurs émotions et mieux comprendre leur propre fonctionnement, les interventions fondées sur les compétences psychosociales peuvent contribuer à renforcer leur capacité à faire face aux influences et aux sollicitations du monde numérique (16).
Enfin, Internet peut aussi être un outil pour mieux informer, favoriser un repérage et sensibiliser les jeunes et leur entourage aux troubles des conduites alimentaires.
Pour aller plus loin :

Bibliographie
Fédération Française Anorexie Boulimie (FFAB). Qu’est-ce qu’un TCA ? Disponible sur : https://www.ffab.fr/accueil/qu-est-ce-qu-un-tca
Gouvernement français. Les troubles des conduites alimentaires sont complexes, durables et multiformes. Juin 2025. Disponible sur : https://www.info.gouv.fr/actualite/les-troubles-des-conduites-alimentaires-sont-complexes-durables-et-multiformes
Observatoire régional de la santé Nouvelle-Aquitaine. Santé des lycéens de Nouvelle-Aquitaine en 2022 : les écrans : accès et usages. Oct. 2025. Disponible sur : https://www.ors-na.org/wp-content/uploads/2026/05/Fiche_ecran_lyceens_VF2.pdf
Santé mentale. TCA : pourquoi il faut s’alarmer face au phénomène #SkinnyTok ? Mai 2025. Disponible sur : https://www.santementale.fr/2025/05/tca-pourquoi-il-faut-salarmer-face-au-phenomene-skinnytok/
Le Monde. La « clean girl », figure de proue d’un #BeautyTok sans aspérités. Févr. 2024. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2024/02/21/la-clean-girl-figure-de-proue-d-un-beautytok-sans-asperites_6217649_4497916.html
Viudes AT. Le « looksmaxxing », un inquiétant culte de la performance et des canons virilistes. Le Monde. Avril 2026. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/15/le-looksmaxxing-un-inquietant-culte-de-la-performance-et-des-canons-virilistes_6680215_3232.html
Fortunato L, Gullo S, Muscolino A, La Tona A, Rodgers RF, Lo Coco G, et al. Relation between social media use and body image concerns and disordered eating in adolescence: a systematic review and meta-analysis. Adolescent Res Rev. 2026;11:433-453. Disponible sur : https://doi.org/10.1007/s40894-026-00285-7
Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Comment va la vie des enfants à l’ère numérique ? Paris : Éditions OCDE ; 2025. Disponible sur : https://doi.org/10.1787/1401e408-fr
Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Perspectives de l’économie numérique de l’OCDE 2024. Volume 1 : Cap sur la frontière technologique. La santé mentale et les environnements numériques. Paris : Éditions OCDE ; 2024. Disponible sur : https://doi.org/10.1787/e34abd55-fr
Pommereau X. Nos ados.com en images : comment les soigner. Paris : Odile Jacob; 2011. 304 p. ISBN 978-2-7381-2324-4. Disponible sur : https://www.odilejacob.fr/catalogue/psychologie/psychologie-de-l-adolescent/nos-adoscom-en-images_9782738123244.php
Institut national d’études démographiques (Ined). Étude longitudinale française depuis l’enfance (ELFE). Paris: Ined; 2026. Disponible sur : https://www.elfe-france.fr/
Inserm. Écrans et développement cognitif de l’enfant : le temps d’exposition n’est pas le seul facteur à prendre en compte. Sept 2023. Disponible sur : https://presse.inserm.fr/ecrans-et-developpement-cognitif-de-lenfant-le-temps-dexposition-nest-pas-le-seul-facteur-a-prendre-en-compte/67438/
Inserm. Tablette, smartphone, console, télé, ordi… Faut-il les interdire aux enfants ? Mai 2019. Disponible sur : https://www.inserm.fr/actualite/tablette-smartphone-console-tele-ordi-faut-il-interdire-enfants/
Fédération Française Anorexie Boulimie (FFAB). Journée mondiale des TCA. Disponible sur : https://www.journeemondialetca.fr/
Assurance Maladie. Comment adapter l’usage des écrans à l’âge de l’enfant ou de l’adolescent ? Juil. 2025. Disponible sur : https://www.ameli.fr/assure/sante/themes/ecrans-enfance-adolescence/usage-ecran-age
Santé publique France. Compétences psychosociales. Mis à jour le 2 avril 2026. Disponible sur : https://www.santepubliquefrance.fr/competences-psychosociales
Institut Fédératif des Addictions Comportementales (IFAC), CHU de Nantes. Limiter l’impact des réseaux sociaux sur les préoccupations corporelles liées aux troubles du comportement alimentaire. Disponible sur : https://ifac-addictions.chu-nantes.fr/la-boite-a-outils/limiter-limpact-des-reseaux-sociaux-sur-les-preoccupations-corporelles-liees-aux-troubles-du-comportement-alimentaire
Santé.fr. #EnBref – Réseaux sociaux et troubles du comportement alimentaire : éclairages de professionnels des addictions. Juin 2025 juin. Disponible sur : https://www.sante.fr/enbref-reseaux-sociaux-et-troubles-du-comportement-alimentaire

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