À ÉCOUTER l narcotrafic : la France est-elle sous emprise ?

L’invité des matins par Guillaume Erner, France Culture, émission du 21 janvier 2026
Cocaïne, ecstasy, amphétamines : la consommation flambe tandis que les produits de synthèse prolifèrent. Des quartiers gangrenés par les réseaux aux services d’addictologie, quelles sont les conséquences du narcotrafic sur la société ?
Entretien avec Amine Kessaci et l'addictologue Camille Charvet.
Détrônant le cannabis, la cocaïne est devenue en 2023 la drogue illicite la plus lucrative en France. Les volumes des ventes ont bondi de 214 %, générant un chiffre d'affaires de 3,1 milliards d'euros contre 902 millions 13 ans plus tôt. Cette explosion s'inscrit dans un phénomène plus large : le marché français des drogues a triplé en une décennie. Cocaïne, mais aussi ecstasy, amphétamines et produits de synthèse : la consommation flambe. Un phénomène qui frappe sur deux fronts : d'un côté, la violence armée des trafics a fait plus de 367 assassinats et tentatives d'assassinat en 2024 et presque autant de blessés, ravageant des familles comme celle d'Amine Kessaci. De l'autre, selon l'Inserm, le nombre "d'usagers problématiques de drogues, toutes substances illicites confondues, seraient 350 000 en France" (données 2019). Des quartiers gangrenés par les réseaux aux services d’addictologie, quelles sont les conséquences du narcotrafic sur la société française ?
_________________________________________________________________________
Cet entretien croisé interroge la question complexe du narcotrafic à travers plusieurs angles cruciaux : le prisme politique et sociétal, l’enjeu sanitaire, la dimension sécuritaire et le recul de l’état dans certains quartiers populaires.
L’emprise du narcotrafic dans les quartiers prioritaires : un phénomène en expansion depuis les années 1990
Depuis bientôt quatre décennies, la mainmise des narcotrafiquants sur les quartiers populaires ne cesse de s’accentuer. La famille d’Amine Kessaci en a subi les conséquences. Ce militant marseillais désormais adjoint au maire de Marseille a perdu deux frères : Brahim en 2020, dans le cadre d’un règlement de comptes, et Mehdi assassiné en 2025 dans le but d’intimider le militant. Depuis, Amine Kessaci a fondé l’association Conscience qui propose aide financière et psychologique aux proches des victimes de règlements de comptes et fait l'intermédiaire entre les entreprises et les jeunes en recherche d'emploi. En 2025, Amine Kessaci publie Marseille, essuie tes larmes (éd. Le Bruit du Monde). Cet ouvrage unique dépeint de l’intérieur la vie des habitants des quartiers nord de Marseille.
Le militant dresse un constat sans appel : la « Narcocratie » ne cesse de se déployer dans les quartiers populaires. Dans certaines cités, les dealers installent des barrages à l’entrée pour contrôler les allées et venues des habitants, distribuent des compensations financières aux habitants pour les désagréments liés à leurs activités, recrutent des « petites mains » de plus en plus jeunes. Plus grave, les institutions étatiques reculent dans certaines zones, laissant la mainmise totale aux réseaux : à Nîmes, le commissariat et la médiathèque du quartier Pissevin ont fermé faute de pouvoir assurer la sécurité des agents. Amine Kessaci pointe également les deux rapports de la Cour des comptes parus fin 2024 sur le risque élevé de corruption présent à Marseille, dans le cadre des élections municipales1. Le constat social est dramatique pour les habitants de ces zones et leurs enfants, premières victimes des réseaux criminels. Le militant évoque les « centaines de mamans » qui font tourner le pays, tiennent leurs familles, sont bénévoles dans les associations de quartiers et représentent les derniers remparts de la République dans les cités.
Loin de cibler les jeunes qui dealent au pieds des immeubles, Amine Kessaci incrimine les têtes de réseaux, ces puissants narcotrafiquants placés au sommet de la pyramide, vivant le plus souvent à Dubaï ou en Thaïlande, défendus lors de procès médiatiques par des armées d’avocats. Amine Kessaci dénonce aussi la glamourisation du narcotrafic présente dans la pop culture, image séduisante d’un système qui attire puis réduit en esclavage des générations de jeunes habitants.
Une société sous dépendance ?
Camille Charvet, psychiatre addictologue à l’hôpital Marmottan à Paris, se situe de l’autre côté de la chaîne puisqu’elle reçoit dans ses consultations des consommateurs de drogue, venant de tous milieux socioculturels, pour la plupart totalement déconnectés de la réalité du narcotrafic. Aujourd’hui, les modes de vente se sont diversifiés, notamment avec la livraison à domicile (Uber Shit) par l’intermédiaire des Réseaux sociaux et messageries cryptées. Les acheteurs sont d’une certaine façon » aveugles » aux réalités sociales qui entourent la vente des stupéfiants qu’ils consomment. Plus largement, la question est posée : pourquoi vit-on dans une société sous dépendance ? Les intervenants évoquent la nécessité de s’interroger collectivement sur l’état de santé mentale de la population française, la pression individuelle devenue très forte, le culte de la performance qui domine les sociétés contemporaines. Nous nous trouvons désormais dans une relation de « dopage à la vie » où il incombe à chacun d’aller au maximum de ses capacités. Fustiger les « bourgeois du centre-ville », comme le fait le gouvernement, accusés d’être responsables de l’explosion du trafic de drogue, est-il la solution ? Camille Charvet répond par la négative : les plus gros consommateurs sont les plus dépendants, ils nécessitent donc d’entrer dans un parcours de soin. La consommation récréative n’est pas majoritaire.
Quelles solutions ? Action sociale et dépénalisation
Néanmoins, des solutions existent. Amine Kessaci en esquisse certaines dans son essai publié en 2025, qu’il aborde à nouveau dans cet entretien : réintégrer la police dans les quartiers, emmener systématiquement les enfants des zones prioritaires en séjours de vacances, développer les transports pour désenclaver les cités, créer une alternative économique au narcotrafic à travers des partenariats engagés avec des entreprises locales pour accompagner les jeunes dans l’emploi. Dans son ouvrage, il questionne aussi la dépénalisation du cannabis. Car selon les intervenants, cette question doit se poser, la seule réponse répressive ayant démontré son inefficacité. Amine Kessaci suggère de poser le débat avec différents acteurs (consommateurs, politiques, addictologues) tout en s’inspirant de politiques probantes menées à l’étranger. Camille Charvet dresse à cette occasion un rapide état des lieux de l’histoire de l’addictologie : on a pensé tout d’abord que le problème était le produit, ce qui a créé des politiques de prohibition. Aujourd’hui on considère que l’addiction est une relation malade à un produit ou à un comportement et que le patient peut donc naviguer d’une substance /comportement à un(e) autre.
Qui sont les acteurs du narcotrafic ?
Les consommateurs, issus de milieux sociaux-culturels variés, ont pour la plupart un profil de Sensation seeker (Zuckerman,1979 2). Ce sont des chercheurs de sensations fortes, qui vont être en pleine possessions de leurs capacités lorsqu’ils vivent des choses très puissantes, plus sujets aux addictions aux produits stimulants par exemple. Camille Charvet note aussi un trait qui préexiste chez nombre de ses patients, à savoir la difficulté à trouver une place dans la société. Enfin, ces personnes cumulent généralement plusieurs troubles psychiques : troubles de l’attention, bipolarité, traumas, voire schizophrénie. Ces prédispositions associées à des facteurs de risques tels que la précarité, le chômage, précipitent bien souvent ces personnes dans des conduites addictives.
Amine Kessaci note également cet attrait pour les sensations fortes, dans les profils des personnes impliquées dans les réseaux de narcotrafic. Sans détailler précisément les différentes strates hiérarchiques des filières, il aborde le phénomène de rajeunissement des victimes et auteurs de violences impliqués dans les affaires criminelles à travers l’exemple d’un mineur venu exécuter un contrat depuis la région parisienne.
LES INTERVENANTS :
Amine Kessaci est un homme politique et militant associatif français engagé dans la lutte contre le narcotrafic. Il fonde l’association « Conscience » en 2020 pour aider les habitants des quartiers défavorisés. Adjoint au maire de Marseille depuis mars 2026, il est l’auteur du livre Marseille, essuie tes larmes (Ed. Le bruit du monde, 2025). Il vit actuellement sous protection policière.
Camille Charvet, est psychiatre et addictologue. Elle a d’abord fait des études littéraires et de philosophie avant d’entreprendre des études de médecine. Actuellement, elle exerce à l’hôpital Marmottan à Paris en addictologie, et reçoit dans son cabinet libéral en psychiatrie et psychothérapie. En 2026, elle publie Les Assoiffés (éd. Grasset).
Sources :
France Culture
Editions Grasset
Marseille, essuie tes larmes, (éd. Le Bruit du Monde), 2025.
Narcorama, il était une fois Marseille, cycle de 6 documentaires à voir sur France TV.
1En octobre et novembre 2024, la Cour des comptes a publié deux volets de rapports mettant en lumière les risques majeurs d'infiltration par le narcotrafic et la vulnérabilité à la corruption des agents publics à Marseille et sur le territoire national.
2 Martin Zuckerman,1979. Sensation Seeking: Beyond the Optimal Level of Arousal. L. Erlbaum Associates.
Article rédigé par Elisa LAGET

Commentaires